La rénovation énergétique doit viser le Bepos

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Entretien avec Yamina Saheb, dirigeante du cabinet OpenExp : La rénovation énergétique doit viser le Bepos

Analyste spécialisée dans les politiques publiques sur l’efficacité énergétique, Yamina Saheb étudie la réalité des financements pour la rénovation énergétique des bâtiments. Et propose de passer à un modèle inspiré de l’Airbus A380 pour massifier les travaux.

  • Voit-on un début d’inflexion dans les politiques climatiques ?

Yamina Saheb : En tant que chercheuse, je relis plusieurs rapports et articles des scientifiques et je peux vous dire que tous convergent : on n’a jamais eu autant de preuves alarmantes du réchauffement climatique et de ses conséquences. Les politiques de développement des pays occidentaux ne sont pour l’instant pas en phase avec l’Accord de Paris et encore moins avec les ODD (objectifs de développement durable) pour 2030. On continue comme on l’a toujours fait, en ne pensant qu’à la croissance. Mais travailler sur la durabilité est différent de faire croître le PIB, il s’agit plutôt de penser “prospérité”. Heureusement, dans les discours, on commence à s’orienter vers des efforts mieux dimensionnés, spécialement vers les pays en développement qui vont subir le changement climatique plus que les pays situés dans l’hémisphère nord. La Banque mondiale a par exemple annoncé la fin de ses investissements dans les énergies fossiles après 2019 : c’est un signal qu’investir dans ce genre d’actifs devient risqué. Cela va inciter les financiers à changer leurs pratiques, non par conviction, mais par pur intérêt. Mais on est encore très loin de ce qu’il faudrait mettre en œuvre.

  • L’efficacité énergétique est-elle assez prise en compte dans les politiques européennes ?

Y. S. : À l’origine, l’objectif de l’UE était formulé en réduction de la consommation d’énergie primaire puis cet objectif a été également exprimé en énergie finale. Mais on ne parle plus que d’efficacité énergétique, avec un objectif, on le verra, qui n’est pas à la hauteur des ambitions de l’Accord de Paris. Dans cette approche de la Commission européenne, il y a deux biais. Tout d’abord, par manque de courage, on ne dit pas que la neutralité carbone n’est possible que par la réduction de nos consommations d’énergie. Cela implique de l’efficacité énergétique qui se réduit souvent à l’amélioration technologique des produits et, encore, l’exemple des équipements électro-ménagers nous montre qu’on ne va pas jusqu’à la rupture technologique. Mais il faut aussi de la sobriété énergétique et elle n’existe pas du tout dans les instruments européens et français. Sauf, récemment, dans le Plan rénovation qui dit que notre modèle de développement doit être plus sobre en énergie. L’autre biais, c’est une sorte de pensée unique sur la rénovation énergétique des bâtiments de la part des spécialistes en Europe qui n’y voient qu’une question individuelle. La pensée dominante nous explique que chacun d’entre nous, dans son coin, va par je ne sais quel miracle prendre la décision de rénover son logement et de bien le rénover. Ce raisonnement, très libéral et qui ne prend pas en compte la dimension sociétale de la rénovation énergétique, nous mène droit dans le mur.

  • Est-ce à dire qu’aujourd’hui, le soutien public à la rénovation énergétique en France n’est pas adapté ?

Y. S. : Oui et non à la fois. Oui car, si on compile tous les chiffres qui d’habitude ne sont pas mis ensemble, on fait le constat qu’en 2015 les financements publics dans la rénovation énergétique des bâtiments ont été d’environ 3,7 M€ et via l’effet levier ont générés 12,2 M€ d’investissements au total. C’est énorme et c’est équivalent au niveau d’investissement que j’avais estimé nécessaire pour 2021 (11 Md€) si on avait dès 2014 commencé à ne faire que des rénovations BBC. Non car il y a plusieurs modes de financements : deux sont portés par l’UE (le Fonds structurel et le Plan Juncker) et cinq sont gérés au niveau national (les revenus carbone, les CEE, le crédit d’impôt, la TVA réduite et l’éco-prêt). Dans le détail, le gros du financement vient du crédit d’impôt et de la TVA réduite qui sont financés par une taxe sur la consommation d’énergie des ménages [NDLR : voir tableau]. Surtout, certains comme l’éco-prêt à taux-zéro ont eu jusqu’à présent un faible effet levier. En segmentent les aides, l’État induit des effets d’aubaines pour des changements de fenêtres ou la mise en place de gadgets supposés “intelligents”… Il y aurait donc un intérêt à regrouper tout cet argent dans un fonds d’investissement dédié à la rénovation énergétique pour optimiser l’impact du financement public.

  • Quel autre enseignement en tirez-vous ?

Y. S. : Avec tout cet argent en 2015, 388 000 logements ont été rénovés, mais principalement pour faire des rénovations légères ! On a donc utilisé 12,2 Md € pour tuer le gisement d’économies d’énergies… car ces logements mal rénovés ne le seront plus avant longtemps. La rénovation, comme le ravalement de façade, est souvent sur des cycles de vingt-cinq à trente ans. De même, éliminer les classes F et G comme on l’imagine actuellement est une aberration, pour la même raison qu’on ne reviendra pas ensuite sur des rénovations mal faites. De plus, en prenant une surface moyenne de 100 m² par logement, on voit qu’on a consacré 314 €/m2 en moyenne pour des rénovations faibles en économies d’énergie. À quoi peut-on comparer ce chiffre ? Le benchmark européen estime que le coût pour atteindre des bâtiments rénovés en Bepos est de 1 200 €/m2 : mais ce coût vient en fait d’une analyse qui fait la somme des coûts des mesures mise en œuvre étapes par étapes, donc forcément plus chère. La démarche EnergieSprong aux Pays-Bas affichait effectivement ce coût de 1 200 €/m2 à son lancement pour quelques logements rénovés. En passant à environ mille logements, ils l’ont divisé par deux sans ruptures technologiques importantes, mais en produisant en usines les kits de rénovation énergétique et en réduisant à une semaine l’intervention sur le terrain. Leur objectif est d’atteindre 400 €/m2 avec des ruptures technologiques importantes. Le secteur du bâtiment français doit donc arriver à faire du Bepos quasiment au prix où il fait des rénovations légères aujourd’hui. Les pouvoirs publics ont le devoir et le pouvoir de transformer ce marché de la rénovation énergétique qui est subventionné. Et c’est possible : l’observatoire BBC, et certaines démarches comme DoRéMi, font déjà état de rénovations globales en basse consommation à un prix moyen de 300 €/m2.

  • Comment le secteur du bâtiment peut-il y arriver ?

Y.S. : ...

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Lire la suite dans Energie Plus 600 du 15 février 2018

 

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